PHILIPPIENS IV

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HOMÉLIE IV. JE DÉSIRE QUE LES LIENS DE MON CORPS SE BRISENT POUR ÊTRE AVEC JÉSUS-CHRIST. (V. 23.)

 

Analyse.

 

1 et 2. Eloge magnifique de saint Paul; il désire la mort, et accepte par charité la vie, la vie qu'il nous dépeint si dure, et si compromettante pour le salut. Paul comparé au soleil. — Son plus grand bonheur est la joie et la vertu des Philippiens.

3. Son voeu, qu'ils soient unis par la charité: un seul coeur, une seule âme. — Son but, qu'ils soient sans peur et se préparent à tous les sacrifices.

4 et 5. La charité, c'est l'homme; c'est presque Dieu, ou tout au moins, c'est l'imitation de sa bonté. — La miséricorde sera notre juge : nous serons traités comme nous aurons traité les autres.

 

1. Rien de plus heureux que l'âme de saint Paul, parce qu'aussi rien n'était plus généreux. De nôs jours , au contraire , et de nous tous on peut dire : rien n'est plus faible, par suite rien n'est plus misérable. Nous avons tous horreur de la mort, les uns, et je. suis d ii nombre, parce que le poids et la multitude de leurs péchés les accable; les autres, et puisse-je n'en être jamais , parce qu'à tout prix ils veulent vivre et voient dans la mort le souverain mal. L'homme animal seul peut éprouver cette peur. Eh bien ! ce qui nous fait horreur, Paul le désirait, Paul s'y attachait, et ses paroles en font preuve : « Etre dissous, c'est bien le meilleur ! et moi , je ne sais que choisir ! » Que dites-vous? Sûr d'émigrer de cet exil vers le ciel, sûr de posséder Jésus-Christ, vous ne savez que choisir? Ah ! nous sommes loin de comprendre l'âme de Paul. Et qui donc, si pareille condition lui était présentée sérieusement , n'y souscrirait avec empressement ? Pour nous, il n'est en notre pouvoir, ni de mourir, pour aller avec Jésus-Christ, ni de demeurer en cette vie ; mais l'un et l'autre dépendaient de saint Paul, telle était sa vertu. — Que dites-vous donc, bienheureux apôtre? Vous savez, vous êtes assuré que vous serez avec Jésus-Christ, et vous hésitez ! « Je ne sais que choisir » , dites-vous ! Il y à plus, vous préférez rester ici, je veux dire dans votre chair. Et quel est votre attrait? Est-ce que vous n'avez pas toujours mené une vie bien rude, endurant veilles, naufrages, faim et soif, nudité, soins , inquiétudes? infirme avec les infirmes, dévoré de zèle et d'ennui pour ceux qui se laissaient prendre aux scandales? Il nous rappelle, en effet, la « grande patience, les tribulations, les nécessités, les afflictions, les plaies, les prisons, les séditions, les jeûnes, la continence (II Cor. VI, 4, 5) ; par cinq fois » , dit-il, « j'ai reçu trente-neuf coups de fouet ; trois fois j'ai été battu de verges, une fois lapidé; une nuit et un jour au fond de la mer ; périls des fleuves, périls des brigands, périls dans la cité, périls dans la solitude ; périls de la part des  faux frères » . (II Cor. XI, 21-26.) — Et quand toute la nation des Galates avait fait un triste retour vers la loi de Moïse, ne vous entendait-on pas crier : « Vous qui cherchez la justice légale , vous êtes déchus de la grâce? » (Gal. V, 4.) Alors, combien ne fut pas profonde votre douleur? — Et c'est cette vie si changeante que vous regrettez ?

D'ailleurs, quand bien même ces traverses ne vous seraient point arrivées; quand même vous auriez saintement joui de vos saintes oeuvres, ne deviez-vous pas, par crainte d'un avenir incertain, entrer enfin dans un port quelconque de salut? Où est le marchand qui ait comblé son vaisseau d'incalculables trésors, et qui, libre d'entrer au port et de s'y reposer, préférerait être battu des vagues ? Quel athlète, pouvant recevoir la couronne, préférerait descendre dans la lice, et présenter encore sa tête aux coups meurtriers? Est-il un général qui , pouvant dire adieu aux combats avec gloire, et vivre heureux au palais avec le souverain, choisira de suer encore et d'affronter la bataille ? Comment donc, astreint à cette vie si dure, désirez-vous demeurer sur la terre? N'avez-vous pas prononcé vous-même : « Je crains qu'après avoir prêché aux autres , moi-même je ne devienne un réprouvé ? » (25) (I Cor. IX, 27.) A défaut d'autre motif, celui-ci devait suffire à vous faire désirer la délivrance. Votre vie humaine aurait -elle été comblée d'un ineffable bien-être, qu'encore alors vous deviez en désirer le terme, à cause de Jésus-Christ, objet de vos voeux ardents.

O grande âme de Paul, que rien n'égala ni n'égalera jamais! Vous craignez à bon droit l'avenir, en restant au monde; des périls sans nombre vous environnent , et vous refusez néanmoins d'être avec Jésus-Christ? — Eh ! sans doute, je refuse, pour Jésus-Christ même; je lui ai préparé des serviteurs, je veux les affermir dans son amour; j'aime à assurer les fruits du champ que j'ai ensemencé. M'avez-vous entendu? J'ai dit que je cherchais les intérêts du prochain et non les miens ! j'ai dit que j'aurais voulu être anathème pour Jésus-Christ, afin de lui gagner un plus grand nombre de fidèles ! Après avoir choisi l'anathème, ne dois-je pas plus facilement encore choisir le dommage d'un retard, la souffrance d'un délai, pour accroître deux autres chances du salut?

« Qui racontera vos puissances » (Ps. CV, 2), ô mon Dieu, qui n'avez pas laissé dans l'ombre ce grand Paul, et qui avez bien voulu montrer à l'univers un tel homme ? Les anges vous ont loué d'un concert unanime, quand vous eûtes créé les astres et le soleil mais plus ardentes furent leurs louanges quand vous avez montré, à nous et au monde, le bienheureux Paul ! En ce jour-là, notre terre effaça les splendeurs du ciel, elle brilla par lui d'un plus vif éclat que cette lumière du soleil; elle lança par lui de plus beaux rayons. Quelle riche récolte il enfanta parmi nous, non pas en fournissant aux épis leur aliment, aux arbres leur nourriture, mais en créant le fruit même de la piété, en lui imprimant vie et force, en ressuscitant même souvent les coeurs flétris ! Car ce soleil ne peut guérir et refaire sur les arbres leur branche ou un fruit gâté. Paul, au contraire, a rappelé du péché, des hommes accablés de mille plaies. Le soleil à chaque nuit se retire : Paul fut toujours vainqueur du démon; rien au monde ne le renversa, rien ne le put vaincre. Placé au sommet des cieux, l'astre des jours envoie ses rayons sur nos basses régions : Paul, au contraire, part d'en bas, et non-seulement il remplit de ses lumières l'intervalle qui sépare le ciel d'avec la terre, mais dès qu'il ouvre la bouche il comble d'une joie ineffable les anges eux-mêmes. Car si telle est la joie du ciel quand un seul pécheur fait pénitence, comment Paul n'aurait-il pas rempli de bonheur toutes les puissances célestes? Que dis-je, en effet ? Il suffisait de la parole de Paul pour réjouir et faire tressaillir le ciel. Car si, au départ des Israélites de l'Egypte , les montagnes bondirent comme des béliers, quelle allégresse devait exciter cette glorieuse assomption des hommes, de la terre au ciel? Il ajoute donc : « Rester dans la chair est plus utile à cause de vous ».

2. Et nous, mes frères, quelle sera l'excuse (de notre lâcheté?) On rencontre très-souvent des hommes modestes que le sort a placés dans quelque petite et chétive cité, et qui n'en veulent point sortir, parce qu'ils préfèrent leur repos à tout le reste : Paul, pouvant aller à Jésus-Christ, a refusé Jésus-Christ, ce Jésus qu'il désirait et aimait, jusqu'à demander à cause de lui l'enfer et l'anathème, il a préféré rester et souffrir dans la lutte pour le bien des hommes. Quelle sera donc notre excuse, à nous? Faut-il donc uniquement louer Paul? — Or, remarquez sa manière d'agir pour persuader aux Philippiens de ne pas trop s'affliger de mourir, il leur a dit qu'il valait mieux passer en l'autre monde que de rester en celui-ci ; ensuite il leur montre que s'il reste ici-bas, il y reste à cause d'eux et en dépit de la malice et des piéges de ses ennemis. Et, pour les mieux convaincre, il leur expose le motif expressément. S'il le faut je demeurerai absolument, et non content de demeurer, je « demeurerai avec vous ». C'est le sens formel de ces paroles : kai sumparameno , je vous verrai et resterai avec vous; et pour quelle raison ?

« Pour votre avancement et la joie de votre foi ». Ces paroles les invitent à veiller sur eux-mêmes. Si je reste pour vous, semble-t-il dire, gardez-vous de déshonorer mon séjour volontaire; car appelé à voir déjà mon Dieu, le seul espoir de votre avancement me décide à rester. C'est parce que ma présence contribue tout ensemble à votre foi et à votre joie que j'ai choisi de demeurer ici-bas. — Que veut-il dire? Ne restait-il que pour le bonheur des Philippiens ? Sans doute, ce motif n'était pas le seul; mais, en parlant ainsi, il voulait les encourager. Et comment ceux-ci devaient-ils avancer dans la foi? C'est moi, répond-il, (26) qui veux vous y affermir de plus en plus, vous qui êtes semblables à une couvée récemment éclose, dont les ailes ne sont pas encore formées, et qui ont besoin jusque-là des soins maternels. — Une grande charité se révèle ici. C'est ainsi que nous-mêmes nous réveillons le zèle de personnes endormies. Allons, leur dirions-nous, c'est pour vous que je suis resté, pour vous rendre meilleur !

« Afin qu'étant de retour chez vous, je trouve de nouveaux sujets de me glorifier en Jésus-Christ ». Vous voyez que l'expression sumparameno  a bien le sens que j'ai indiqué. Mais appréciez l’humilité de Paul. Comme il a dit : Je reste « pour votre avancement » , il ajoute qu'il le fait aussi dans son propre intérêt; c'est la même pensée qui lui faisait écrire aux Romains : « Je veux dire pour être aussi consolé en vous voyant » , aussitôt après avoir dit : « Pour vous faire quelque part de la grâce spirituelle ». (Rom. I, 12.) — Mais quel est le sens précis de ces mots : « Pour que votre glorification abonde? » Il veut dire : Pour que les justes sujets de vous glorifier se multiplient; par suite : Afin que votre foi grandisse et se fortifie : car une vie sainte donne seule droit à être glorifié en Jésus-Christ.

Ainsi « votre glorification en moi » redoublera « par mon arrivée chez vous? » Sans doute, « car quelle est mon espérance? Où sera ma glorification? N'est-ce pas vous qui faites ma gloire comme moi la vôtre? » (I Thess. II,19 ; II Cor. I, 14.) Ou plus clairement : Donnez-moi sujet d'être encore plus heureux et plus glorieux de vous ? Et comment? « Qu'en vous abonde la raison d'être glorifié ! » car je trouverai d'autant plus sujet de gloire, que vous ferez plus de progrès. — « Par mon retour chez vous ». Qu'est-ce à dire? L'apôtre leur revint-il? Je vous laisse à résoudre le problème de son retour.

« Ayez soin seulement de vous conduire d'une manière digne de l'Evangile de Jésus-Christ (27) ». Pourquoi ce mot : « Seulement? » c'est équivalemment leur dire : Je ne vous recommande qu'un point, et rien au delà. Si vous y êtes fidèles, mal ne peut vous arriver.

« Afin que soit que je vienne et que je vous revoie; soit même absent de chez vous, je connaisse votre manière d'être ». Il parle ainsi, non pas qu'il ait changé d'avis, et qu'il soit résolu de ne pas revenir à Philippes; mais quand même mon retour n'aurait pas lieu, dit-il, et bien qu'absent, je puis être content de vous.

3. « Si j'apprends que vous êtes fermes dans l'unité d'un même esprit, d'une seule âme». C'est là, en effet, le principe de la communion des fidèles, le principe qui contient la charité elle-même. Aussi Jésus-Christ lui-même prie : « Pour qu'ils soient un ». (Jean, XVII, 11.) Car, ajoute-t-il, « un royaume divisé contre lui-même ne subsistera pas ». (Matth. XII, 25.) De là, toujours dans saint Paul ces exhortations à l'union des coeurs et des pensées. De là cette définition du divin Sauveur : « Tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres ». (Jean, XIII, 35.)

Gardez-vous, dit saint Paul, de rester endormis en attendant que j'arrive, et de différer jusqu'au jour de mon arrivée si attendue, jusqu'à l'heure où vous me reverrez, et d'en faire dépendre votre ferveur ou votre tiédeur (1). Je puis, par ouï-dire, être aussi content de vous. Que veut dire ce terme: « En « un seul esprit?» Il signifie dans la même grâce, grâce de concorde, grâce de ferveur. Entendez ainsi l'unité d'esprit, puisque ces expressions se prennent souvent en ce sens. Avoir le même esprit , c'est aussi n'avoir qu'une âme ; ainsi l'unité d'âme marque la concorde, et plusieurs âmes sont dites n'en faire qu'une. Telle était la primitive Eglise. « Tous les fidèles », dit l'écrivain sacré, « n'avaient qu'un coeur et qu'une âme ». (Act. IV, 32.)

« Combattant tous ensemble pour la foi de l'Evangile ». Puisque la foi subit comme un combat, combattez aussi entre vous; est-ce là ce qu'il veut dire? Evidemment non, car les chrétiens ne se livraient point de combats; le sens est : Aidez-vous mutuellement, dans le combat qui se livre pour la foi de l'Evangile.

« Et que vous ne soyez en rien effrayés par les adversaires : ce qui est le sujet de leur perte, et la cause de votre salut ». Effrayés, c'était le mot vrai; c'est tout ce que peut faire l'homme ennemi : il effraie. — « En rien », ajoute-t-il : quoi qu'il arrive, par conséquent, en face des périls, en présence des complots.

 

1. Deux leçons contraires se lisent dans les manuscrits, et nous les avons fait soupçonner dans la traduction : « Gardez de m'attendre pour bien agir ; gardez de ne plus vouloir agir, si vous ne me revoyiez plus ¨ » .

 

 

A ce courage, on reconnaît l'intrépidité : ils ne peuvent qu'effrayer, rien de plus. — Vraisemblablement, en effet, les Philippiens étaient fort troublés des tribulations infinies que subissait l'apôtre. Je ne vous dis pas seulement Gardez-vous d'être ébranlés; j'ajoute, ne tremblez pas; allez même jusqu'à les mépriser. Si vous arrivez à cette disposition d'âme, vous donnez la preuve évidente et de leur perte et de votre salut. Après s'être convaincus qu'ils auront épuisé mille moyens pour vous perdre, sans pouvoir même vous effrayer, ils auront acquis par là même la preuve évidente de leur ruine. Persécuteurs , en effet, sans pouvoir triompher de leurs victimes; organisateurs de complots vaincus par ceux mêmes qu'ils tiennent en leur pleine puissance, ne comprendront-ils pas clairement, à cet insuccès, et leur ruine, et leur impuissance, et la fausseté comme la faiblesse de leurs moyens et de leurs croyances? Il continue: « Et cet avantage vient de Dieu ; car c'est une grâce qu'il vous a faite, non-seulement que vous croyez en Jésus-Christ , mais aussi de ce que vous souffrez pour lui (29) ». — Il les rappelle de nouveau à la sainte modestie, rapportant tout à Dieu , et témoignant que souffrir pour Jésus-Christ , c'est une grâce, une faveur , un don du ciel. Et ne rougissez pas de cette grâce; elle est bien plus admirable que le pouvoir de ressusciter les morts et d'opérer tout autre miracle. Avec ce dernier pouvoir, je suis le débiteur de Jésus-Christ; mais par la souffrance en son nom, je fais de Jésus-Christ mon débiteur. Donc loin d'en rougir, il faut vous en réjouir : c'est une grâce l Saint Paul appelle grâces et dons nos vertus elles-mêmes, comme toutes les autres faveurs gratuites , bien qu'il y ait une différence. Ces dernières viennent tout entières de Dieu seul; dans les autres, nous avons notre part. Mais comme, dans la vertu même , la part de Dieu est la plus grande, il la lui rapporte en entier, non pour renverser notre libre arbitre , mais pour rappeler à ses disciples l'humilité et la reconnaissance.

« Vous trouvant dans les mêmes combats où vous m'avez vu... (30) », c'est-à-dire, vous avez reçu l'exemple. Et toutefois, c'est encore un éloge qu'il leur adresse. Car partout il montre qu'en tout semblables à lui, et avec lui, ils subissent mêmes combats, supportent mêmes assauts , jusque chez eux et pour leur compte, soumis aux mêmes épreuves que leur apôtre.

« Comme vous m'avez vu », dit-il, et non par ouï-dire seulement: car il avait combattu chez eux , dans la ville même de Philippes. Voilà la preuve d'un grand courage. Au reste, Paul rappelle volontiers ces faits. Ainsi : — aux Galates : « Quoi ! vous avez souffert ainsi inutilement, si toutefois c'est inutilement! » (Gal. III, 4.) — Aux Hébreux : « Or, rappelez en votre mémoire ce premier temps, où après avoir été illuminés par le baptême, vous avez soutenu de grands combats dans les diverses afflictions, ayant été d'une part exposés devant tout le monde aux injures et aux mauvais traitements; et de l'autre, ayant été les compagnons de ceux qui ont souffert de semblables indignités ». (Hébr. X, 32.)  — Aux Macédoniens , c'est-à-dire aux Thessaloniciens : « Tout le monde raconte quel a été le succès de notre arrivée parmi vous » ; et plus bas : « Vous n'ignorez pas vous-mêmes , mes frères , que notre arrivée vers vous n'a pas été vaine et sans fruit ». (I Thess. II, 9 et II, 1.) Et il rend à tous et toujours le même témoignage de luttes et de combats.

C'est là ce qu'on ne trouverait plus chez nous : bienheureux, si nous trouvons par hasard quelque sacrifice d'argent, bien que sur ce point même et en ce genre de sacrifices, Paul leur paie aussi un tribut d'éloges , lorsqu'il dit des uns : « Vous avez souffert avec joie le pillage de vos biens » (Hébr. X, 34) ; et à d'autres : « La Macédoine et l'Achaïe ont résolu de faire une collecte pour les pauvres » (Rom. XV, 26); — ailleurs enfin : « Votre exemple » de charité « a excité le même zèle dans l'esprit de plusieurs ». (II Cor. IX, 2.)

4. Entendez-vous quels éloges méritaient les premiers chrétiens ? Ali ! nous sommes loin de supporter comme eux jusqu'aux soufflets et aux coups, nous n'endurons pas même les outrages ni les pertes d'argent. Saintement rivaux, martyrs courageux , ils étaient tous de vrais soldats à la bataille : mais nous comme nous sommes devenus froids pour Jésus-Christ

Me voici réduit encore à faire le procès de mon époque. Que résoudre, enfin ? Je ne voudrais pas accuser, et j'y suis contraint. Si mon silence, si le soin de ne point redire de tristes faits , pour détruire les graves abus que chaque jour voit éclore , je (28) n'aurais qu'à me taire. Mais si le contraire a lieu, si notre silence, loin de détruire le mal, ne fait que l'aggraver, il faut parler. Celui qui se porte accusateur du crime, n'eût-il point d'autre succès, aura du moins celui d'en suspendre les progrès. Car si impudente, si hardie que soit une âme, à force d'entendre des reproches continuels, il ne se peut que la honte enfin ne l'arrête et ne rabatte un peu de sa malice excessive. Un reste, oui, un faible reste de honte et de pudeur habite encore dans une âme effrontée. C'est un sentiment naturel que cette honte, et Dieu l'a gravée dans nos cœurs. Puisque la crainte filiale ne suffisait pas pour nous contenir, sa bonté divine nous a préparé plusieurs autres motifs d'horreur pour le mal. Ainsi le blâme de nos semblables, la crainte des lois humaines, l'amour de la gloire, le besoin d'amitié: autant de mobiles qui nous déterminent à ne point pécher. Souvent, ce qu'on ne ferait pas pour Dieu, par honte on le fait; ce qu'on ne ferait point par crainte de Dieu, on le fait par crainte des hommes.

L'important est premièrement d'éviter le péché; l'éviter en vue de Dieu est un degré de perfection auquel nous nous élèverons plus tard. En effet, pourquoi saint Paul, exhortant les fidèles à vaincre leurs ennemis par la patience, n'emploie-t-il pas, pour les persuader, la crainte de Dieu, mais l'idée du supplice qu'ils attireront sur ces méchants ? « En faisant ainsi », dit-il, « vous amasserez sur sa tête des charbons de feu ». (Rom. XII, 20.) Parce qu'il veut déjà, en attendant, leur faire faire ce premier pas dans la vertu qui consiste à épargner son ennemi.

Nous avons donc, comme je l'ai avancé, nous avons en nous un principe de pudeur, ainsi que d'autres motifs naturels et honnêtes de vertu. Tel est cet instinct de la nature, qui nous porte à compatir; c'est bien le plus noble qui habite en notre coeur. On pourrait même demander pourquoi notre humanité possède de préférence cette faculté de se briser à l'aspect des larmes, de se laisser fléchir, d'éprouver un penchant à la miséricorde. Par nature, en effet, personne n'est brave; par nature, personne n'est insensible à la vanité; par nature, personne n'est supérieur à l'envie. Mais il est dans notre nature à tous de compatir à la souffrance; l'homme le plus cruel, le plus féroce éprouve encore ce sentiment. Et. quoi d'étonnant, si nous le montrons envers les hommes? les bêtes mêmes nous inspirent la piété; tant la pitié surabonde en nous; la vue même d'un lionceau non émeut: combien plus celle de nos semblables! Hélas, disons-nous parfois: voyez donc que d'aveugles! que d'estropiés ! Nous savons que cette réflexion suffit pour exciter en nous la compassion.

Rien ne plaît à Dieu autant que la miséricorde. Aussi l'huile servait à la consécration des prêtres, des rois et des prophètes, parce que l'huile était regardée comme l'emblème de la miséricorde de Dieu. Elle rappelait aussi que le chef, le premier entre les hommes, a besoin plus que personne d'être compatissant; et l'onction montrait assez que l'esprit de Dieu descendrait en lui pour le rendre ainsi miséricordieux. Dieu, en effet, a pitié des hommes et les traite avec bonté. « Vous avez pitié de tous », dit l'Ecriture , « parce que vous pouvez tout ». (Sag. XI, 24.) Telle était la raison de l'onction. Le sacerdoce lui-même était, de par Dieu, une institution de miséricorde. Les rois aussi recevaient l'onction de l'huile ; et quand on fait l'éloge d'un souverain, on ne peut en trouver qui lui convienne mieux que la clémence : le propre de la souveraineté est, en effet, la miséricorde.

A la miséricorde même, sachez-le, nous devons la création du monde, et imitez votre Seigneur : « La miséricorde de l'homme », est-il dit, « s'exerce sur son prochain : celle de Dieu se répand sur toute chair ». (Eccl. XVIII, 12.) Sur toute chair, qu'est-ce à dire ? C'est que justes ou pécheurs, nous avons tous besoin de la miséricorde de Dieu, tous nous en jouissons, s'appelât-on Paul, Pierre, Jean.

Au reste, qu'est-il besoin de nos paroles? écoutons plutôt ces grands saints. Que dit notre bienheureux : « Mais j'ai obtenu miséricorde, parce que j'ai agi dans l'ignorance ». (I Tim. I, 13.) Mais quoi? n'eut-il pas dans la suite besoin de miséricorde? Ecoutons-le : « J'ai travaillé plus qu'eux tous, non pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi ». (I Cor. XV, 10.) — Et parlant d'Epaphrodite : « Il a été malade jusqu'à devoir mourir » , mais Dieu « lui a fait miséricorde, non-seulement à lui, mais à moi aussi, pour que je n'eusse pas chagrin sur chagrin». (Philip. II, 27.) — Et ailleurs : « Nous avons été affligés au-delà de nos forces, tellement que la vie même nous était à charge. Mais nous avons eu dans nous-mêmes une réponse de (29) mort, afin que nous ne soyons plus confiants en nous, mais en Dieu qui nous a délivrés de tant de morts et qui nous en délivrera». (II Cor. I, 8-10.) Et enfin : « J'ai été délivré de la gueule du lion; le Seigneur encore me délivrera ». (Il Tim. IV, 17.) Ainsi partout nous le trouvons se glorifiant d'une seule chose : c'est qu'il a trouvé le salut par miséricorde.

5. Tel était aussi Pierre , objet d'une si grande miséricorde, et Jésus-Christ le lui avait signifié par cet oracle : « Voici que Satan a demandé de vous cribler, comme le froment; mais j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point » . (Luc, XXII, 31.) Saint Jean de même n'était ce qu'il était que par miséricorde, ou pour mieux. dire, tous les apôtres, puisque Jésus-Christ leur disait : « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi; c'est moi qui ai a fait choix de vous». (Jean, XV, 16.) En effet, nous avons tous besoin de la miséricorde de Dieu : « La miséricorde de Dieu », dit l'Ecriture, « est sur toute chair ».

Si de tels hommes ont eu besoin de la miséricorde de Dieu, que dirons-nous des autres? Quelle autre cause, dites-moi, fait lever le soleil sur les bons et sur les méchants ? Si pendant une année seulement elle enchaînait les pluies, le genre humain tout entier n'aurait-il pas péri? Et qu'arriverait-il si Dieu multipliait les orages, s'il faisait tomber le feu en pluie, les moucherons en nuées? Mais que dis-je ?Qu'il amène seulement la nuit continuelle, comme il l'a fait déjà, tous les hommes ne seront-ils pas perdus? Qu'il secoue la terre, tous ne devront-ils pas périr? « Qu'est-ce que l'homme », ô mon Dieu, « pour que vous daigniez vous souvenir de lui? » (Ps. VIII, 5.) L'heure n'est-elle pas venue de dire, qu'une simple menace de Dieu contre la terre suffit pour que tous les hommes ne soient plus qu'un tombeau ? « Ce qu'est une goutte d'eau dans l'urne, les nations le sont à ses yeux, elles ne sont pour lui qu'un peu d'écume, qu'une inclinaison d'une balance ». (Isaïe, XL, 15.) Autant il nous est facile d'imprimer le mouvement à une balance, autant il lui est aisé de tout anéantir et de tout refaire à nouveau. Puisqu'il nous tient dans sa main avec une telle puissance, et que chaque jour il nous voit l'offenser sans nous punir, ne nous supporte-t-il pas dans sa miséricorde? Les animaux mêmes sont et subsistent par sa miséricorde : « Vous sauverez, Seigneur», s'écrie le Prophète, « les hommes et les animaux ». (Ps. XXXV, 7.) Dieu a regardé le monde, et l'a rempli d'êtres vivants : pour qui? Pour vous; et vous-mêmes, pourquoi vous créa-t-il? Par sa bonté.

Rien n'est comparable à cette huile de la miséricorde. Elle est la cause et l'aliment de la lumière ici-bas et plus haut. « Un jour », en effet, dit le Prophète, « votre lumière éclatera comme l'aube du matin » (Isaïe, LVIII, 8), si vous pratiquez la miséricorde envers le prochain. Et ce sera justice : comme l'huile alimente le phare qui éclaire les navigateurs, ainsi pour l'autre vie l'aumône nous allume et nous procure une grande et admirable lumière. Cette huile, Paul en parlait souvent et grandement. Ecoutez-le nous dire tantôt : « Seulement souvenons-nous des pauvres ! » (Gal. II, 10.) Tantôt : « S'il vaut la peine, j'irai moi-même ». (I Cor. XVI, 4.) Partout, toujours, en toute manière, cette vertu fait l'objet de sa sollicitude. C'est ainsi qu'il dit encore : « Que les nôtres aussi apprennent à surpasser tout le monde par les bonnes oeuvres » ; et ailleurs : « Toutes ces choses sont bonnes et utiles aux hommes ». (Tit. III, 14, 8.) Ecoutez un autre écrivain sacré : « L'aumône délivre de la mort ». (Tob. XII, 9.) «Seigneur », dit un autre Prophète, « Seigneur, si vous écartez votre miséricorde, « qui donc pourra subsister ? » Et encore : « Si vous entrez en jugement avec votre serviteur ». (Ps. CXXIX, 3 et CXLII, 2.) Et enfin « Une grande chose, c'est l'homme ; une merveille d'honneur, c'est l'homme miséricordieux ». (Prov. XX, 6.)

Faire miséricorde, c'est tout l'homme, disons mieux, c'est déjà Dieu. Voyez quelle est la puissance de la divine miséricorde. Elle a fait toutes choses, et spécialement elle a créé le monde et les anges eux-mêmes, tout cela, je le répète, par le seul effet de sa bonté. Il ne nous a menacés de l'enfer qu'afin que nous possédions son royaume, et ce royaume aussi nous le devrons à la miséricorde. Pourquoi Dieu, bien qu'heureux dans sa solitude, a-t-il voulu donner l'existence à tant de créatures ? N'est-ce pas par bonté? n'est-ce pas par amour? Oui, si vous demandez pourquoi telle créature, pourquoi telle autre, de toutes parts vous découvrirez la bonté divine.

Ayons donc pitié du prochain, afin que sur (30) nous aussi s'exerce la divine pitié. C'est autant pour nous que pour lui que nous provoquons la miséricorde ; l'heure suprême du jugement doit sonner ; alors que menacera ce feu effroyable, la miséricorde se trouvera prête à l'éteindre, prêté aussi à nous ouvrir le règne de l'éternelle lumière. Grâce à elle, nous serons délivrés des flammes de l'enfer; grâce à elle, Dieu nous ouvrira son sein miséricordieux. Et pourquoi aura-t-il à notre égard des entrailles de pitié? Ah ! c'est que la charité, l'amour se prouve par la miséricorde. Rien n'irrite le Seigneur autant qu'un coeur fermé à la pitié. Un jour, on lui offrait un homme qui lui devait dix mille talents; touché de compassion, il lui remit sa dette. Mais dès que ce méchant se prit à saisir à la gorge son compagnon de service pour lui faire payer une dette de cent deniers; aussitôt le Seigneur livra aux exécuteurs cet être inhumain, jusqu'à complet paiement de sa dette. Après une telle leçon, soyons donc miséricordieux pour nos débiteurs, soit d'argent, soit de péché que chacun oublie les, injures, à moins que par hasard il ne préfère se blesser lui-même, puisque, en ne pardonnant pas, vous faites moins de tort à l'adversaire qu'à vous-même. Si vous le punissez, Dieu ne le punira pas; si vous lui pardonnez, ou bien Dieu le punira, ou bien il vous remettra vos péchés. Comment donc osez-vous espérer le royaume céleste, si vous ne pardonnez pas aux. autres? Evitonsun si grand malheur que de perdre le ciel; remettons à tous, car c'est remettre à nous-mêmes; pardonnons pour que Dieu nous pardonne nos péchés, et qu'ainsi nous puissions gagner ces biens à venir, etc.

 

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